«J’avais 23 ans. Je me souviens que j’avais la sensation d’étouffer dans ma robe de mariée, mais je faisais bonne mine devant la centaine d’invités venus assister à la cérémonie. J’avais ce même sourire figé qu’ont les poupées de porcelaine, le même teint diaphane dû à la couche de maquillage qui camouflait mon visage.

Alors que je vivais enfin ce jour extraordinaire dont rêvent beaucoup de femmes, étrangement, je ne me sentais pas comblée de bonheur comme le promettaient mes proches. Quelque chose, sans que je réussisse à déterminer ce que c’était, me signalait que j’allais faire une erreur.

Pendant que le maire faisait son discours, je regardais Kais. Il était très élégant dans son costume traditionnel et avait ce regard sévère qu’il prenait à chaque situation délicate. Sans plus porter attention aux paroles du maire, j’ai plongé dans mes souvenirs les plus lointains, là où tout avait commencé.

Kais était entré dans ma vie lorsque j’avais à peine 6 ans. Ma mère me l’avait présenté comme le fils de sa meilleure amie, Meriem, qui rentrait au pays après de nombreuses années passées en Asie. Il était de deux ans mon aîné mais nous étions faits pour nous entendre: on avait tous les deux les cheveux crépus et on raffolait de Picsou Magazine. En l’espace de quelques mois, nous sommes devenus inséparables. Discrètement, j’ai développé pour lui un amour de petite fille, tandis que lui ne voyait en moi que sa meilleure amie. A mes 10 ans, il prenait les traits de mon prince charmant chaque fois qu’il me défendait contre les moqueries des autres garçons. Notre amitié était sans faille, aussi solide que la grande muraille de Chine… Après avoir traversé, non sans difficultés, les méandres de l’adolescence, plus rien ne pouvait nous séparer!

Et puis un jour, à la fin de mon 16e été, alors qu’il revenait d’un long voyage au Japon, Kais n’était plus le même. Son comportement avait changé du tout au tout, je ne le reconnaissais plus. Sans raison apparente et alors qu’on avait retrouvé notre complicité le jour de son arrivée, il a commencé à m’éviter et ne répondait presque plus à mes appels. En fait, il était devenu complètement froid et distant dès le lendemain de nos retrouvailles. Cette situation me rendait folle, il avait toujours une bonne excuse pour expliquer son attitude. J’ai passé d’innombrables nuits à étouffer mes sanglots dans l’oreiller, à le maudire!

Finalement, il est revenu vers moi après un mois d’éloignement. Quand je l’ai vu à la sortie du lycée, il avait l’air aussi tourmenté que le temps qu’il faisait ce jour-là. Après un long silence, il m’a dit en bégayant qu’il avait quelque chose d’important à me confier. On aurait dit qu’il voyait son monde s’effondrer en même temps qu’il prononçait ces mots, son regard était fuyant. C’est à ce moment qu’il m’a révélé avoir des sentiments pour moi mais qu’il avait trop peur de perdre notre amitié. Alors qu’il était terrifié de me parler quelques instants plus tôt, il déversait maintenant des flots de paroles incompréhensibles. Pour taire ses angoisses, j’ai pris son visage entre mes mains et l’ai embrassé avec toute la passion que je pouvais mettre. Voilà comment se sont déroulés les premiers instants de notre couple…

La sonnerie d’un téléphone portable m’a sortie de mes pensées pour me ramener subitement à la réalité. J’ai jeté un coup d’œil autour de moi, mes parents écoutaient avec émotion le laïus du maire, certains discutaient et d’autres passaient le temps en jouant sur leur smartphone. Enfin, j’ai posé une nouvelle fois mon regard sur Kais et remarqué des détails de son visage que j’avais oubliés avec le temps. La cicatrice sur sa joue qu’un chat lunatique lui avait laissée lorsque nous étions gamins, ce grain de beauté qui me faisait chavirer autrefois, ces lèvres naturellement rouges qui avaient été le sujet de tant de moqueries… et cette barbe.

Cette barbe, Kais ne l’avait pas toujours eue. A l’époque, il savait apprécier un bon verre de vin rouge et ne refusait jamais une soirée poker entre amis. Mais ça, c’était avant d’être frappé par la foi.

Kais fait partie des individus qui ne supportent pas le hasard et les questions sans réponses. En fait, je pense qu’il portait déjà cette croyance en lui, mais elle est restée endormie pendant de nombreuses années pour éclore il y a seulement trois ans.

En l’espace de quelques mois, il s’est éloigné de tout ce qui pouvait contrarier sa foi et a mis un point d’honneur à respecter à la lettre tous les préceptes religieux. Comme si la fréquence de ses pratiques avait une incidence sur la valeur de sa foi!

On a traversé une longue période de chaos provoqué par d’innombrables disputes. C’était toujours la même chose: je ne comprenais pas son changement brutal, lui se braquait en m’accusant d’intolérance. Le ton montait, les insultes fusaient à tel point qu’il nous arrivait souvent de menacer l’autre de rupture. Mais jamais nous n’aurions pu nous séparer, nous étions attirés comme deux aimants.

Avec le temps, j’ai réussi à l’accepter tel qu’il était devenu, même si nos opinions étaient la plupart du temps contradictoires. C’était juste une période sombre, comme en connaissent beaucoup de couples.

Puis, un soir d’hiver, Kais m’a demandé de devenir légitimement sa femme. J’ai accepté sans hésitation, pensant que le mariage allait être notre chance de commencer une nouvelle vie à deux. Seulement, après quelques mois d’accalmie et de bonheur, la colère a de nouveau fait sombrer notre couple. Cette fois c’était mes études universitaires qui posaient problème puisque, selon Kais, le métier de journaliste ne doit pas être exercé par une femme car inconciliable avec une vie de mère. Bien sûr, le vrai problème qui se dissimulait sous ce faux argument était que Kais, très possessif, ne supportait pas l’idée que je sois en contact avec des hommes, ni le fait que je sois amenée à voyager.

Finalement, c’est lui qui a remporté ce combat. Je dois avouer que j’avais très peur de le perdre. Mon amour pour Kais était plus fort que mon souhait de devenir journaliste.

Voilà comment, deux ans plus tard, je me suis retrouvée devant le maire, entourée d’une foule d’invités. L’espace de quelques minutes, le monde s’est arrêté de tourner pour insuffler le doute dans mon esprit. Et si je commettais une erreur? Si mes sentiments pour Kais étaient faussés par ma peur d’être abandonnée, la peur de devoir tout recommencer? Mon cœur battait si fort qu’il était sur le point d’exploser, je suffoquais.

Tandis que je gardais ce sourire figé de poupée de porcelaine, je regardais mon monde s’écrouler. Je ne pensais plus qu’à me libérer de ce carcan, ne plus voir tous ces yeux attentifs. Il fallait que je respire! J’ai couru aussi vite que possible, sans jamais regarder derrière moi. Je ne me suis arrêtée que lorsque la fatigue m’a terrassée.

Même si j’ai traversé des moments très durs par la suite, je ne regrette pas mon acte. Il aura fallu une cérémonie gâchée pour que j’ouvre enfin les yeux sur cette relation stérile. J’aimais Kais mais nous étions devenus trop différents, incapables de nous respecter l’un l’autre. Il m’a fallu beaucoup de temps pour oublier mes sentiments et ne plus culpabiliser.

Mais cela en valait la peine car je ne me suis jamais sentie aussi épanouie que depuis que j’ai réalisé mon rêve de devenir journaliste. Et puis j’ai trouvé l’amour, le vrai, l’inconditionnel depuis deux ans. Dans quatre mois, je vais de nouveau me retrouver devant le maire mais cette fois, je suis sûre de moi. Je vais vous confier un secret: c’est moi qui l’ai demandé en mariage!»

 

Par Noémie Zyla

 

 

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