Costard cravate sur les plateaux télé, jean et chemise blanche en ville et robe d’avocat dans les couloirs des tribunaux, Ghazi Mrabet est l’avocat qui fait le plus parler de lui actuellement. Le jeune homme de 39 ans affiche un look « BCBG » comme le décrit Samy Ghorbel dans son portrait sur « Jeune Afrique » et il ne s’en cache pas. C’est même son atout pour convaincre lorsqu’il est question de la réforme de la loi 52 sur la consommation du cannabis. Ghazi Mrabet passe chez nous le temps d’une interview aussi cool que sérieuse. Pourquoi un jeune homme qui ne fume pas de joints s’intéresse-il aux détenus pour consommation ? Et puis d’abord pourquoi le droit ?

De gauche à droite: Aya, Neila, Raouia, Ghazi, Emna, Seima, Henda, Aziz
De gauche à droite: Aya, Neila, Raouia, Ghazi, Emna, Seima, Henda, Aziz

Les études de droit, pourquoi ? Comment ?

Un mélange entre hasard et choix fait que le jeune Ghazi s’oriente vers des études de droit après l’obtention de son baccalauréat section Lettres. Un mélange entre opportunité et conscience politique, qu’il développe plus jeune, vers 14 ans, sous l’influence d’une famille politiquement de gauche, fait que le bachelier croit en ses études et en leur pouvoir réformiste ultérieur. « Ma première conviction politique a été qu’il fallait abolir la peine de mort. Et je pensais que plus tard je pouvais utiliser ma profession pour avancer dans cette démarche. »

Ses études de droit, il les entame à Tunis en 1997. Il obtient quelques années plus tard une maîtrise en droit public avec pour spécialité « administration et finances publiques » à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis. Il part en France où il obtient, à la Sorbonne, deux masters de droit, dans la spécialité du Droit du monde arabe et en droit public comparé. Il fait curieusement des stages en droit de l’immobilier. Ni actif ni militant, Ghazi était un étudiant « normal ». « Ni militant, ni rebelle, mais conscient qu’à un moment donné je devais m’engager et que le régime allait tomber. Mon frère Mehdi militait depuis 2003 avec mes 2 cousins dans l’ex-parti communiste tunisien, aujourd’hui El Massar. Il assistait à des réunions dont certaines avaient lieu au domicile familial.  J’avais aussi autour de moi quelques amis qui l’étaient, dont Dhia Eddine Mourou, fils de Abdelfattah Mourou du parti Ennahdha. Ensemble, nous révisions nos examens. Ça peut sembler paradoxal pour le jeune homme de gauche que je suis mais ça aussi c’est un de mes traits de caractère. »

L’homme des paradoxes, comme il aime à se présenter, est un jeune étudiant qui poursuit ses études tranquillement et vote en 2004 et 2009 pour le parti Ettajdid. Il espère trouver une place dans l’administration publique et devenir avocat à la retraite après une longue carrière dans l’administration ou la diplomatie, mais l’appareil de l’Etat étant accaparé par les gens du système, il ne résiste pas à l’appel au secours des amis supporters de l’équipe sportive Club Africain harcelés à cause d’une chanson. « Les jeunes du virage qui entonnaient ces chansons critiquant la famille du président ou demandant la liberté, ont été arrêtés avec pour chef d’inculpation : la consommation de cannabis… la fameuse loi 52 », me confie Me Ghazi Mrabet.

Première affaire médiatique

Capture écran du film "Persepolis" qui a créé la polémique lors de sa diffusion sur la chaîne Nessma
Capture écran du film « Persepolis » qui a créé la polémique lors de sa diffusion sur la chaîne Nessma

La première affaire qui propulse le nom de Ghazi M’rabet dans les médias est celle du procès contre la chaîne Nessma pour la diffusion du film « Persepolis ». Le jeune homme d’à peine 35 ans à l époque est invité dans les plateaux télé et dans les radios pour des plaidoiries en direct, aux côtés de grands avocats comme Chokri Belaid, Radhia Nasraoui, Mokhtar Trifi, Abada Kefi, Leila Ben Debba etc. constituant le comité de défense. « C’est grâce à un ami et confrère qui m’a demandé de rejoindre l’équipe de défense et c’est ainsi que j’ai pu défendre bénévolement la liberté d’expression à travers l’un des procès les plus médiatisés de l’époque. J’étais convaincu mais c’était aussi pour moi, une manière d’entrer dans la cour des grands. »

Les affaires médiatiques se suivent. Après « l’affaire Persepolis », il y a eu celle de « Weld el 15 », le rappeur qui a été condamné à 2 ans de prison ferme pour avoir insulté les policiers dans une de ses chansons. « Je pense que nous avons mené un bon combat émanant d’une profonde conviction concernant la liberté d’expression. Beaucoup nous ont soutenus : rappeurs, journalistes, acteurs de la société civile etc. C’était une bataille qu’il fallait gagner, car autrement c’était la porte ouverte à d’autres abus. » C’est beaucoup grâce aux médias et à la pression de la société civile que cela a été possible. Pour réussir à rendre une affaire telle que celle de Weld El 15 aussi médiatique, il fallait être mobilisé à diffuser l’information à toute heure de la journée. « Je représentais le comité de défense et je donnais 2 à 3 interviews par jour… J’adore ça, le stress qui va avec… même maintenant [rires]. Je me rappelle du premier plateau chez Nessma. Il y avait 3 ténors du barreau : Me Abada Kefi à ma droite, Me Abdennaceur Aouini à ma gauche et Me Faouzi Ben Mrad en face de moi. Je n’avais qu’une envie : que la terre m’engloutisse. Mais je sais que ces passages font partie du combat et que c’est grâce à eux que l’on avance. »

Le clip de Weld El 15 qui a valu sa condamnation à 2 ans de prison

Car il est clair que pour gagner ces combats, il faut être sur plusieurs fronts. Et ça, Ghazi l’a compris. Il va dans les quartiers difficiles et discute avec les rappeurs, les consommateurs de cannabis, il passe dans les différents supports médiatiques et plaide devant les juges.

Et les autres affaires ? Et le cabinet ? « Heureusement que je suis membre fondateur d’un cabinet de groupe qui travaille d’arrache-pied pour être parmi les meilleurs dans le pays. Les gens croient à tort que je n’ai pas le temps de gérer leurs dossiers. Parfois ils croient que je ne défends que ceux qui consomment du cannabis » Avoue Ghazi Mrabet. «  Parfois aussi ils ont peur car ils me voient comme un avocat ‘antisystème’ »

Ghazi Mrabet antisystème ? « Oui, même si des amis me narguent en me disant que j’en fais partie intégrante maintenant et depuis que je m’entretiens avec les députés et les ministres. Mais je me considère toujours comme un antisystème puisque ce dernier a échoué. Puisqu’il réprimande toujours et qu’il nous empêche d’avancer. »

La loi 52…pourquoi ?

sajin

« Parce que c’est une belle bataille. Parce que j’ai toujours voulu la mener depuis les arrestations des supporters du Club Africain, et celle de Weld El 15 à qui j’ai promis d’aller jusqu’au bout. Mais je considère que je travaille sur toutes les questions liées aux libertés publiques, particulièrement celles liées à la consommation du cannabis. » répond le jeune avocat.

Ghazi se mobilise et profite de chaque arrestation tragique d’une personnalité pour mener le combat et réunir le plus de voix possibles et les rallier à sa cause. Ainsi les arrestations de Klay BBJ, Kafon ou encore de Azyz Amami ou de Adnen Meddeb serviront à faire du bruit autour de la nécessité de la réforme de cette loi 52 qui condamne le consommateur -même pour un seul joint- à un an de prison et 1000 dinars d’amende. La suite se fait en collectif « Sajin 52 » composé d’avocats, médecins, consommateurs, familles de prisonniers, etc. et à leur tête Ghazi Mrabet pour s’exprimer publiquement.

Depuis 2013, la mobilisation est soutenue. Une lettre ouverte a été publiée à l’intention de Mehdi Jomaa alors chef du gouvernement. Plus tard, et lors des élections présidentielles, Ghazi demande à M. Béji Caid Essebsi, à travers l’émission de Mehdi Kattou sur Express FM, s’il pense à réformer cette loi. Surprise générale, Caid Essebsi ne se dérobe pas. Il répond et montre qu’il est pour la réforme. La suite se fera par « l’après-midi-débat » à l’Etoile du Nord autour de cette fameuse loi.

Et le président ne s’arrêtera pas là. Il tiendra sa promesse. Il proposera le 30 décembre 2015 un projet de loi où il sera question de la gradation des peines.

Le projet restera dans les tiroirs du ministère une année durant. Ce n’est qu’en janvier 2017 que les auditions des officiels de l’Etat autour de cette réforme commencent : ministère de la Santé, de la Justice, de l’Education nationale et de la Jeunesse. Le 3 janvier, la commission décide de renvoyer en catimini le projet de loi aux experts du ministère de la Justice qui y modifient certains articles et en en suppriment d’autres. Il n’est plus question de gradation des peines mais du retour à l’emprisonnement dès la première consommation. Mobilisation générale, pression de la société civile, de députés militants etc. Ghazi Mrabet est en première ligne pour mener le combat. Une pression tellement forte que la commission revient sur sa décision de ne pas auditionner la société civile.

La suite ? « Une mobilisation continue. Une pression qui se poursuit. J’ai l’impression que M. Béji Caid Essebsi tient à ce projet. Que Ennahdha, même avec une base électorale conservatrice, va se rallier à l’assouplissement des peines. J’y crois. On n’a jamais été aussi proche d’une réforme. On n’aura peut être pas la meilleure version mais on réussira à la changer cette loi », conclut Me Mrabet !

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