Je ne sais pas si au fil du temps on arrive à oublier certains épisodes de notre enfance. Ce qui est sur c’est que l’on vit avec tous nos souvenirs vivants ou enterrés au risque de les voir resurgir à certains moments. Pour ma part en tout cas,  j’ai fait le choix de l’acceptation. Mes angoisses, mes cauchemars, mes mauvais souvenirs, font partie de moi. J’avais 5 ans quand j’ai subi des attouchements sexuels de la part du gardien de la maison parentale. Je l’ai réalisé lorsque j’avais 18 ans. Il m’a fallu plus de 13 ans pour que les séquences de cette période surgissent de nulle part ; images claires et limpides de ce que ce sexagénaire me faisait subir.

J’avais 5 ans et j’avais pour habitude d’aller jouer dans le jardin avec le chat. Enfant solitaire, j’appréciais cependant quand un adulte s’intéressait à moi. Et c’est ce que faisait « Am Mohamed ». Il venait de temps en temps jouer avec « Prince » le chat et moi. Parfois il me parlait de ses enfants. Souvent il me faisait des compliments sur mes cheveux, ou mon sourire. D’ailleurs les images se confondent encore dans ma tête. Je ne me souviens plus très bien à quel moment cet équilibre a basculé. En tête, j’avais juste cette image de moi touchant son organe génital de mes petites mains. Image qui est apparue l’année de mon baccalauréat. Je ne sais d’ailleurs pas s’il y a un quelconque lien entre les deux événements.

En tête, j’avais juste cette image de moi touchant son organe génital de mes petites mains. Image qui est apparue l’année de mon baccalauréat.

Toujours est-il qu’à partir de ce moment là, un puzzle a commencé à se constituer dans mon esprit : sa voix me demandant de lui chercher la fourmi dans son pantalon qu’il n’arrivait pas à trouver, sa chemise bleue inchangée, son odeur forte et saisissante, sa façon de camoufler la chose en me demandant tout simplement de garder le secret…Il ne se passait pas un mois sans que je me souvienne d’une nouvelle scène. Je découvris que cela ne s’est pas passé uniquement une fois, mais plusieurs. Combien ? Deux, trois, dix ? Je ne le saurai probablement jamais tellement l’image est aussi claire que brouillon.

Accepter ce vécu a été pour moi le plus lourd dans l’histoire. Animée d’abord par un sentiment de vengeance, j’ai vite déchantée en me rendant compte que le vieux « Am Mohamed » serait probablement introuvable, voire décédé. Et que quand bien même je le retrouvais, quelles seraient mes preuves ? Y-avait-il prescription après toutes ces années ? Devais-je alerter mes parents ? Bref, autant de questions qui ont fini par me convaincre de garder cet épisode de ma vie pour moi.  Je ne voulais surtout pas raconter ce que j’ai subi à mes parents. Cela les anéantirais…pensais-je ! Et je continue toujours de le penser puisque je ne leur ai toujours rien dit. En y pensant, je me mettais déjà à leur place. J’imaginais déjà la culpabilité qu’ils allaient ressentir. Pour moi ça ne servait à rien de les accabler avec ça. Alors, j’ai gardé tout ça pour moi…quelques années.

Et puis un besoin d’en parler s’est fait ressentir. Le poids devenant beaucoup trop lourd, j’en parlai à ma sœur, puis à ma meilleure amie. Les deux ont trouvé les bons mots pour canaliser mes angoisses.

Lorsqu’on subit des attouchements, le travail se fait sur des années si l’on veut s’en sortir sans séquelles. J’ai tenté d’évacuer par jets ou par morceaux ce poids que je ressentais comme une brique au ventre. Le processus s’est fait tour à tour grâce à un homme que j’ai fréquenté et à qui je me suis confié ou à travers des notes que je gribouillais sur du papier volant.

Il y a quelques années, et au cours d’une thérapie, j’ai réussi à évacuer le reste de mon traumatisme. Avec mon psychologue nous avons travaillé à rassurer la petite fille blessée en moi. Cela m’a d’ailleurs fait marrer de savoir qu’elle existait. Nous avons également travaillé sur mes relations avec les hommes pour que je m’éloigne de ceux qui me manipulent et pour qui j’avais une attirance particulière. Depuis, je pense avoir réussi à rassurer la petite fille en moi et à trouver cet amour de qualité dont me parlait le psy.

Aujourd’hui, je n’ai plus besoin d’y penser, d’en parler. J’ai accepté mon vécu et j’ai refusé que celui-ci ait une quelconque incidence sur mon présent ou mon futur. Mais il arrive parfois qu’au détour d’une rue ou à la vue d’une chemise bleue, ces images resurgissent. Une petite nausée que je contrôle vite fait et ça repart !

ET SI VOUS METTIEZ VOTRE GRAIN DE SEL ?